Aimablement dactylographié et communiqué par Névine Marchiset.


DE L'INSTRUCTION MORALE ET CIVIQUE

Son importance à l'école primaire



Par H. Dereux, agrégé de philosophie, professeur de psychologie à l'Ecole Normale de la Seine

(Extraits de l'Instruction Primaire, n°17 du 24 décembre 1882 et n°18 du 31 décembre 1882)




De toutes les branches d'enseignement qui figurent dans le nouveau programme de l'école primaire, il n'en est pas, croyons-nous, de plus difficile, mais il n'en est pas, en revanche, qu'on puisse rendre plus fructueuse que l'instruction morale et civique. C'est cette importance que nous voudrions aujourd'hui faire ressortir : nous chercherons une autre fois les moyens d'obvier aux difficultés principales qui pourraient arrêter les instituteurs.

L'utilité de l'instruction morale à l'école, ne semble-t-il pas que ce soit peine perdue d'entreprendre de la démontrer? Si la morale nous apprend à bien vivre, n'est-il pas évident qu'une telle étude doit avoir sa place et son rang parmi les autres, disons plus, l'un des premiers rangs et l'une des premières places ? Et cependant, c'est d'aujourd'hui seulement que l'instruction morale obtient, dans l'enseignement primaire, la part qui lui est due. Ajoutons que l'enseignement primaire a le premier, avec l'enseignement secondaire spécial, l'honneur de la lui donner. Dans nos lycées, en effet, et dans nos collèges, l'enseignement secondaire classique réduit la morale à ce qu'on nomme la portion congrue : quelques leçons vers la fin de l'année, qui sont comme noyées dans l'ensemble des sciences philosophiques, et voilà tout. Parcourez, d'autre part, les magnifiques affiches où s'étalent tous ces programmes d'instruction multiples et variées, qui viennent solliciter l'adulte, la jeune fille, l'ouvrier, le savant lui-même : on leur promet de la chimie, on leur promet de l'histoire, on leur promet des mathématiques, et de la littérature, et de la zoologie, et de la mécanique, et des langues vivantes : de la morale seule il n'est soufflé mot. On dirait vraiment que cela n'est pas utile à enseigner. tout le reste, il faut l'apprendre ; mais l'étude des devoirs passe pour superflue.

A quoi tient cette erreur ? A différentes causes.

Quelques-uns d'abord, s'imaginent que la morale est naturellement infuse en chacun de nous, et se compose de quelques préceptes très simples : « Ne pas tuer, ne pas voler, etc. ; » dont les applications sautent aux yeux. A quoi bon, dès lors, étudier les devoirs ? De même qu'on n'a pas besoin d'un apprentissage spécial pour savoir que la partie est plus petite que le tout, de même on sait, sans étude, qu'il faut respecter la vie ou la propriété de ses semblables.
A ceux qui pensent de la sorte, nous demanderons pourquoi, si la morale est aussi facile, aussi élémentaire et aussi commune, on voit chaque jour s'élever de si grands dissentiments, sur les questions les plus ordinaires de la vie, non seulement entre le sauvage et l'homme civilisé, mais entre deux voisins, deux habitants d'une même commune ? Pourquoi un paysan, en apparence grossier, sait-il embrouiller, quand son intérêt le demande, une affaire qui paraissait toute simple ? C'est que, dans tout problème moral, différents principes sont en jeu, se limitent mutuellement, et qu'il n'est pas toujours commode de décider, à première vue, lequel doit l'emporter.
Nous n'ignorons pas que la passion et l'égoïsme, dans la plupart des questions de conduite, viennent, en troublant l'esprit, tout compliquer et tout obscurcir. Mais il faut cependant bien que ces questions elles-mêmes présentent quelque ambiguïté. Car, enfin, supposez un homme qui doive à un autre 2 francs + 2 francs, et qui s'en souvienne. Il se peut que ce total de 4 francs l'importune ; peut-être désire-t-il vivement que le montant de sa dette ne dépasse pas 3 francs, par exemple ; mais il a beau faire : son désir ne peut rien contre cette vérité : 2 + 2 = 4. Chaque fois qu'il y pense, elle lui apparaît toujours aussi désolante et aussi claire. D'où il suit que l'intérêt ne suffit pas pour rendre obscur ce qui est de soi évident, et que la divergence des jugements relatifs à la conduite a, en partie, sa cause dans la complexité de leur objet, c'est-à-dire des problèmes moraux. Nous ne voudrions certes pas exagérer les difficultés de la morale, ni la représenter comme une étude pleine de mystères et de subtilité. C'est affaire aux casuistes d'y mettre tant de détours, de la raffiner à plaisir et de perdre leur temps à imaginer toute sorte de cas de conscience extraordinaires et insolubles. De ce genre était le problème des deux naufragés, célèbre dans l'antiquité : « Etant donné deux naufragés qui cherchent à se sauver, étant donné pour eux deux une seule planche flottant à quelque distance, étant donné d'ailleurs qu'ils sont également sages, également dignes de vivre, à qui revient la planche ? » Laissons ces discussions oiseuses, et n'allons pas nous embarrasser d'épines imaginaires. Mais il y en a de réelles, et qui naissent, pour ainsi dire, sous nos pas. Ne pas tuer, par exemple, ne pas voler, c'est bien vite dit : seulement, si la vie humaine est inviolable, pourquoi est-il permis de tuer à la guerre ? Et si la propriété est chose sacrée, pourquoi l'Etat en exige-t-il une part, sous le nom d'impôt ? Pourquoi encore s'attribue-t-il le droit d'expropriation ?
Nous ne prétendons pas que ces questions soient très difficiles, ni qu'on ne puisse les résoudre qu'après beaucoup de raisonnements, et des plus déliés. Nous nous bornons à soutenir qu'il faut, pour y répondre, un certain effort de réflexion ; que le simple instinct, non seulement n'y suffit pas, mais pourrait aisément s'égarer en pareille matière.
Ce n'est pas l'instinct non plus, apparemment, qui, par ses seules lumières, enseignera quels sont les devoirs et les droits de l'électeur dans notre démocratie. Tout cela exige une étude spéciale qui ne dépasse point d'ailleurs la portée intellectuelle de l'enfant, ou du moins de l'adolescent. Quant au bon sens naturel, sa puissance générale et, en particulier, son aptitude à résoudre les questions morales, ne sont pas si étendues qu'on le prétend : c'est un maître, si l'on veut, mais qui a besoin (quel maître, après tout, n'en est pas là ?) d'aller lui-même à l'école.

D'autres esprits, sans méconnaître la nécessité de l'instruction morale, n'admettent pas qu'elle puisse se donner en dehors de l'Eglise. Hors de l'Eglise point de morale. Les préceptes, disent-ils, qui règlent les moeurs, n'ont d'autorité que s'ils émanent d'une révélation divine, et ils ne sont efficaces que s'ils descendent sur les âmes, de la bouche du prêtre, dans l'appareil pompeux des cérémonies religieuses, du haut d'une chaire sacrée, devant l'image du Juste, majestueusement appuyés sur la tradition d'un grand nombre de siècles, tout enveloppés de poétiques légendes, tout imprégnés de musique pieuse et d'encens...
Nous n'avons nulle envie de contester la puissance des moyens que l'Eglise met en oeuvre. Peut-être, dans la réalité, n'ont-ils pas toujours toute la poésie qu'on se plaît à leur attribuer, mais peu importe ! la question n'est pas là. Que le prêtre excelle à toucher les coeurs, à frapper les imaginations, et qu'il puisse, par cette voie, élever les âmes à un degré supérieur de la vie morale : nous l'accordons bien volontiers. Soyons justes même envers ceux qui ne le sont pas toujours à notre égard. La plus belle leçon que l'école primaire puisse donner (et certains de ses amis pourraient peut-être en profiter, comme quelques-uns de nos adversaires) est une leçon de tolérance et d'équité. Mais quoi ! on peut reconnaître de bonne foi, comme nous le faisons, la puissance, l'utilité même, la haute utilité de l'enseignement religieux, et ne pas en conclure cependant que la morale laïque est inutile ou impuissante. Inutile, comment le serait-elle, puisqu'elle touche à des points que le prêtre, dont les regards sont dirigés vers le ciel, laisse volontiers dans l'ombre : nous voulons parler notamment des questions civiques, des affaires de la cité terrestre. Impuissante, de quel droit affirmer qu'elle le sera, quand l'expérience n'est pas encore faite ? L'instituteur n'aura point pour lui, nous l'avouons, le prestige qui s'attache au curé ; il enseignera la morale simplement, humainement. Mais là même sera son succès. L'enfant qui commence à être capable de réflexion a besoin qu'on lui explique les raisons des choses. Si vous lui dites : « Voici ce qu'il faut faire ; voilà ce qu'il faut éviter, » il vous demandera, à moins que vous ne l'ayez intimidé et que vous n'ayez arrêté net l'essor de son esprit par un ton d'autorité, pourquoi il faut agir ainsi et ne pas agir comme cela. Lui alléguer des textes sacrés, lui répondre que Dieu l'a voulu, que tels sont ses commandements, qu'il nous les adresse par l'organe de son Eglise, et que nous devons nous borner à les accomplir en silence, sans rien chercher de plus, oui, sans doute, ceux-là n'ont point tort de tenir ce langage, qui en ont reçu la mission. Mais n'y a-t-il pas un autre rôle vacant qui n'exige, pour être rempli, aucun mandat surnaturel, et que, par conséquent, le laïque peut s'attribuer à bon droit : donner les explications demandées et satisfaire, autant que possible, la curiosité de ces intelligences naissantes ? Or, c'est tout justement le rôle de l'instituteur. « Les enfants, dit Locke, désirent, plus tôt qu'on ne pense, être traités en personnes raisonnables ; » et ainsi, c'est pour eux une double joie de s'instruire : ils contentent leur désir de savoir, et ils jouent « à la grande personne. »

L'instituteur aura donc pour auxiliaire les sentiments naturels des enfants. Il trouvera aussi, dans la société contemporaine et dans ses tendances générales, un point d'appui que le curé se plaint assez volontiers de n'y pas rencontrer. Qu'on le déplore, en effet, ou qu'on s'en félicite (et nous croyons qu'il faut le déplorer), il est manifeste que la société civile et la société ecclésiastique ont pris des directions divergentes : c'est le principe de la liberté chez l'une, c'est, chez l'autre, le principe de l'autorité qui se sont de plus en plus développés. Si et comment ce divorce doit prendre fin, il appartient aux hommes d'Etat et aux chefs de l'Eglise d'en décider. Nous ne voulons, quant à nous, que constater, en fait, un conflit qui n'est que trop visible, et tout en le regrettant, car notre patrie en souffre, tout en désirant même la conciliation de deux principes, dans une certaine mesure, nécessaires l'un à l'autre, nous nous réjouissons pour l'instituteur qu'il ait cette bonne fortune, lui du moins, d'être d'accord avec l'esprit de son siècle.
Il est doux peut-être de déclamer contre ses contemporains ; il est certainement plus doux, et plus sain, de s'unir à eux et de sentir qu'on fait partie de la même famille. Tel sera donc le privilège de l'école : son enseignement sera confirmé par les moeurs publiques, et vivifié par les aspirations populaires. Non pas que cet enseignement doive se mêler aux luttes du jour, ni perdre l'impartialité, qui est son honneur. Mais par cela seul qu'il fait appel à l'initiative des esprits, qu'il les excite à réfléchir, qu'il exhorte chacun à se conduire selon sa conscience, c'est-à-dire après un libre et mûr examen, par cela seul qu'il ne se défie point de l'homme, par cela même, enfin, qu'il ne le traite pas comme l'animal, que l'on dresse avec des formules et des gestes extérieurs, dont le sens lui échappe, il est dans ce courant d'idées qui emporte les sociétés modernes vers le self government, ou gouvernement de soi-même. De là une grande force pour l'instituteur, et un secours dont l'efficacité ne fera que s'accroître avec les progrès de la vie sociale.

Avons-nous épuisé tous les arguments que l'on met en avant contre l'instruction morale, donnée à l'école primaire ? Pas encore. On dit que cette instruction ne peut produire de fruits, parce que les bons exemples, seuls, peuvent former les bonnes moeurs : ce n'est pas à l'école, dit-on, c'est dans la famille que l'enfant apprend à bien se conduire. On dit aussi que la morale ne doit pas être étudiée à part, mais qu'il faut la mêler à tout le reste, notamment à la littérature et à l'histoire. On dit, avec M. Herbert Spencer, que l'amélioration matérielle des conditions de la vie, dans le peuple, qu'une hygiène bien entendue, sont autrement utiles pour la moralité que les théories morales ; on dit... que ne dit-on pas ? Le vice de tous ces raisonnements est le même. Ils n'ont de valeur que contre un enseignement abstrait et sec, qui prétendrait naïvement suffire à tout, et opérer la conversion des coeurs par la grâce de quelques arides préceptes. Assurément, c'est là une chimère, s'il en fut. Il n'y a pas de mots magiques qui puissent, en un clin d'oeil, faire surgir la vertu ; pas de « Sésame, ouvre-toi ! » qui fassent du premier coup tomber les obstacles dressés sur notre route par les habitudes vicieuses et les préjugés invétérés. Le progrès moral, en d'autres termes, demande du temps. Il exige, de plus, le concours de différentes causes, et au premier rang de ces causes, il faut mettre, sans nul doute, les bons exemples donnés par la famille et les leçons vivantes de la littérature et de l'histoire. Ajoutons-y même, si l'on veut, l'action salutaire de la propreté et de l'hygiène. Mais rien de tout cela, nous le demandons, peut-il suppléer l'instruction morale de l'école ? Est-ce dans une habitation propre et salubre, dans un air riche en oxygène, qu'on puisera la connaissance de ce que l'on doit faire ? L'historien, le poète, ne laisseront-ils pas sans les débrouiller, sans les toucher même, bien des questions qui intéressent la conduite de la vie ? Est-ce à eux, au surplus, d'expliquer les devoirs, et faut-il leur demander autre chose que d'en illustrer quelques uns, des plus importants, il est vrai, et de nous en donner le vif sentiment ? Les parents enfin, quand ils sont honnêtes, peuvent bien imprimer à leurs enfants de bonnes moeurs, et c'est un grand point : qui songe à le nier.
Mais, d'une part, il s'en faut que tous soient des modèles d'honnêteté et puissent enseigner la vertu par leur propre exemple ; d'autre part, ceux-là même qui l'enseignent ainsi, ne sont point capables, pour l'ordinaire, d'en raisonner. Le beau malheur ! pensera-t-on peut-être : l'essentiel n'est-il pas d'inculquer aux enfants de bonnes habitudes ?
L'essentiel, soit ! mais non pas le suffisant. L'être dont la conduite a pour tout ressort et pour unique moteur le besoin d'imiter ce qu'il a vu faire, l'être qui n'agit que par habitude, sans savoir les motifs de ses actes, se trouve pris de court, quand se présentent à lui des circonstances nouvelles et qu'il est jeté dans un milieu inconnu. Il est déconcerté. Il manque de principes pour résoudre ces problèmes inattendus, et, ce qui est pis encore, il ne sait pas en chercher la solution, n'ayant jamais appris à peser les choses lui-même et à méditer sur ses devoirs. L'inconvénient était moindre, à coup sûr, dans ces sociétés primitives, où le fils continuait son père, et où les générations successives des hommes, semblables à celles des abeilles, vivaient d'une vie uniforme. Il n'en est plus de même aujourd'hui. Les fatalités de la race et de la tradition sont loin d'opprimer aussi lourdement l'individu. L'enfant est souvent appelé à choisir et choisit en effet une condition différente de la condition paternelle. En outre, la vie politique, la vie de la nation, à laquelle il se trouve toujours plus ou moins mêlé, lui réserve une certaine part d'imprévu, et il en subira le contre-coup. Il connaîtra donc des vicissitudes que ses parents ont ignorées. Eh bien, pour les traverser sûrement, dignement, n'est-il pas bon qu'il ait dans l'esprit une notion claire des principes généraux qui régissent notre conduite ? Et ne faut-il pas qu'il sache, en outre, les manier, c'est à dire qu'il soit exercé à les appliquer aux cas particuliers, aux difficultés variables de la vie ?

Remarquons d'ailleurs que l'instruction morale, en présentant les devoirs dans leur enchaînement, éclaire, justifie, confirme ceux-ci par ceux-là, les devoirs de la famille par ceux de l'amitié, etc., bref, leur communique, avec cette clarté qui vient de l'ordre, une force toute spéciale dont, bien évidemment, sont dénuées les leçons quelque peu décousues qu'on tire, par exemple, de l'histoire, ou des bonnes actions éparses que l'on voit faire.

Telle est l'utilité, ou plutôt telle est la nécessité pour l'enfant de cet enseignement particulier qui, nous l'avouons, ne dispense pas des autres procédés qu'on recommande, disons mieux, qui en a besoin, mais que ceux-ci, en revanche, ne sauraient remplacer.

Est-il nécessaire d'en faire ressortir les conséquences sociales et la portée patriotique ? C'est une vérité banale que, pour donner au pays de bons serviteurs, il faut lui façonner des honnêtes gens ; et façonner des honnêtes gens est le premier objet de la morale. C'est une autre vérité, non moins manifeste, que, pour bien pratiquer ses devoirs de citoyen, il faut en avoir une idée précise ; et pourvoir de cette connaissance les enfants, citoyens futurs, est le but de l'instruction civique. Il nous semble superflu d'insister sur ces points.

Mais, importante en tout temps et pour tout pays, l'instruction morale et civique est, on peut le dire, plus que jamais indispensable dans notre France démocratique. Montesquieu n'a pas affirmé sans raison que la république est un gouvernement fondé sur la vertu. Car, plus est grande la part de liberté que vous assure un régime, plus il faut d'efforts, chez ceux qui en jouissent, pour n'en pas abuser et pour l'empêcher de dégénérer en licence. Or l'école peut contribuer largement à élever nos concitoyens et nous-mêmes au niveau moral que réclame ce noble, mais difficile gouvernement d'hommes libres, qui est le nôtre. Et qu'on ne dise pas que les instituteurs rompront ainsi la neutralité où nous avons reconnu qu'ils doivent s'enfermer !
Feront-ils en effet de la politique, au sens étroit du mot, en faisant comprendre et sentir aux enfants par des raisonnements simples et émus, où ils mettront leur coeur autant et plus que leur esprit, tout ce qu'il y a de bon, de salutaire, de profondément vrai dans la famille, dans la patrie, dans l'affirmation de la loi morale et de son divin législateur ? Si c'est de la politique, qui ne voudrait que tout le monde en fût pénétré jusqu'aux moëlles, qui donc, excepté les ennemis de toute société régulière et de toute discipline ?

Etablir avec fermeté, avec l'autorité que donne toujours un langage honnête et convaincu, ces principes sans lesquels un Etat ne serait qu'une agglomération de fantaisies individuelles et d'intérêts contradictoires, bref, une multitude vouée à l'anarchie, c'est beaucoup déjà ; ce n'est pas encore tout. Si l'éducation tout entière doit viser principalement à former de bons esprits, il n'y a point d'étude qui puisse y réussir mieux que l'instruction morale et civique. Car avoir un bon esprit, n'est-ce pas, surtout, s'efforcer de bien juger dans les questions qui intéressent la vie, la vie privée comme la vie publique ? N'est-ce pas, dans toutes les affaires où nos intérêts et nos passions sont en jeu, savoir réfléchir, savoir examiner, savoir chercher sincèrement où est le vrai, où est le juste ? Or tel est précisément le précepte où le moraliste doit insister avant tout. Si nous le pratiquions davantage les uns et les autres, ne voit-on pas combien de mécomptes seraient épargnés à notre cher pays ? Le bon esprit sait se tenir éloigné de deux excès également funestes à un peuple : il voit plus haut, plus loin que le clocher du village, et cependant il ne se perd pas dans les nues. La même force de pensée qui fait qu'il s'élève au delà des idées mesquines et locales, où certains enferment toute leur politique, le met en garde aussi contre ces programmes pompeusement enfantins, dont les auteurs annoncent la prétention de résoudre sans difficulté et à bref délai tous les problèmes sociaux. Le bon esprit n'écoute ni ceux-ci ni ceux-là. Il n'aime ni le terre-à-terre des uns, ni les chimères orageuses des autres. il place au-dessus de la commune la patrie, et au-dessus de la fédération hypothétique des peuples, la patrie encore. Il sent bien que l'activité naturelle à la démocratie doit se régler elle-même, et se montrer patiente, sous peine de tourner en une agitation suivie bientôt de recul. Il est enfin mesuré, prudent, maître de soi ; il se rit de toute extravagance, recherche les solutions conciliantes et habite les zones tempérées ; il est Français, pour tout dire ; du moins, il l'a été longtemps. Faisons en sorte qu'il continue de l'être, nous tous qui enseignons, et qu'il ne s'exile pas de notre vieux sol gaulois. L'instituteur, assurément, ne saurait se proposer de plus digne objet, et l'enseignement de la morale n'en a point de plus urgent.